Annulation de la dette, Fmi et pays du sud

Quand le FMI entonne un air de pipeau
Damien Millet – Eric Toussaint


Visiblement, le Fonds monétaire international (FMI) apprécie d’occuper la
une des pages économiques des journaux pendant la période estivale. C’est
pourquoi Dominique Strauss-Kahn, son directeur général, a annoncé le 29
juillet dernier « une série de mesures historiques » qui ressemble bien
davantage, pour les pays en développement, à une série de coups d’épée
dans l’eau.

Première mesure : le FMI a décidé « la suspension du paiement des intérêts
sur l'encours des prêts concessionnels pour tous les pays membres à faible
revenu jusqu'à la fin de 2011 ». L’annonce est séduisante, mais la réalité
est tout autre. D’abord, seuls les intérêts sont concernés, et pour une
durée limitée. Le capital sera remboursé dans sa totalité et le paiement
des intérêts reprendra dès le début de 2012. Ensuite, le taux d’intérêt
auquel le FMI prête aux pays les plus pauvres est d’habitude très faible :
de l’ordre de 0,5%. Le taux va donc passer de 0,5% à 0% pendant deux ans
et demi. Il n’y a pas là de quoi faire bondir de joie les populations des
quelque 80 pays concernés…

Deuxième mesure : le FMI va accroître ses prêts à destination de ces pays,
pour un montant estimé à 17 milliards de dollars d'ici à 2014, dont 8 dans
les deux années à venir. Mais d’une part, ce montant est très faible face
aux 1 430 milliards de dollars correspondant à la dette extérieure
publique de l’ensemble des pays en développement, et cet apport éventuel
sera très insuffisant pour faire face aux effets de la crise économique
qui frappe le monde depuis la mi-2007. C’est presque autant que le seul
prêt accordé à l’Ukraine en novembre dernier. Et d’autre part, il s’agit
de prêts, que ces pays devront de toute façon rembourser prochainement,
prêts de surcroît assortis de conditionnalités néolibérales strictes :
seuls les pays dociles y auront droit. Ce faisant, le FMI les pousse vers
une nouvelle crise de la dette, puisque leurs revenus d’exportation ont
baissé depuis 2008 et que la crise mondiale fait sentir ses effets en
détériorant nettement leur situation financière.

On le voit, il n’y a là rien de nature à soulager les souffrances
durablement des peuples du Sud. Au lieu d’apporter une solution
économique, le FMI essaie plutôt de redorer son blason après une longue
période de graves difficultés pour cette institution dont les erreurs et
les errements ont jalonné les trente dernières années de l’actualité
internationale. Après avoir imposé des politiques d’ajustement structurel
aux conséquences humaines dramatiques depuis les années 1980, le FMI a
traversé une grave crise de légitimité. Détesté à juste titre dans les
pays du Sud, le FMI a vu ses deux derniers présidents (l’Allemand Horst
Köhler et l’Espagnol Rodrigo de Rato) démissionner avant la fin de leur
mandat. Quand les cours des matières premières sont partis en flèche entre
2004 et 2008, les pays émergents ont commencé à accumuler d’importantes
réserves de change avec lesquelles nombre d’entre eux (Argentine, Brésil,
Uruguay, Philippines, Indonésie…) se sont dépêchés de rembourser par
anticipation le FMI pour quitter son encombrante tutelle. A tel point que
les créances détenues par le FMI ont fondu, passant de 106,8 milliards de
dollars fin 2003 à 15,5 milliards fin 2007. D’autre part, la Chine s’est
mise à prêter sans conditionnalité aux pays les plus pauvres, au premier
rang desquels les pays d’Afrique subsaharienne. En somme, alors que les
populations du Sud refusaient la logique imposée par le FMI depuis
longtemps, les clients ont commencé à déserter, et même les directeurs
quittaient le navire…

Dans ce contexte, la crise économique mondiale a représenté une réelle
opportunité pour le FMI. Les premiers pays en difficulté (notamment ceux
d’Europe de l’Est) ont eu recours à ses prêts pour faire face à la crise,
malgré les conditionnalités qui y sont attachées. Les remèdes sont bien
pâles, quand ils n’aggravent pas eux-mêmes les effets de la crise. Ainsi,
sous la pression du FMI, la Lettonie a imposé une baisse de 15% des
revenus des fonctionnaires, la Hongrie leur a supprimé le 13e mois (après
avoir réduit les retraites dans le cadre d’un accord antérieur) et la
Roumanie est sur le point de s’engager aussi dans cette voie. La potion
est tellement amère que certains gouvernements hésitent fortement.

En avril dernier, le G20 qui s’est réuni à Londres a décidé de faire du
FMI un acteur majeur de la sortie capitaliste de la crise qu’il tente de
mettre en œuvre, notamment en lui fournissant des fonds supplémentaires.
Les grands argentiers du monde s'efforcent de garder la main et de donner
à un FMI discrédité et délégitimé le rôle du chevalier blanc qui va aider
les pauvres à faire face aux ravages de cette crise, quitte à piétiner les
plates-bandes d’une Banque mondiale qui traverse des difficultés
comparables.

Il faut empêcher le FMI de continuer à nuire, l’urgence est là. La
solution est simple : l'abolition immédiate du FMI et son remplacement par
une institution radicalement différente, centrée sur la satisfaction des
besoins humains fondamentaux. Il faut dire que le G20 a diablement raison
de mettre le FMI au centre de l’échiquier mondial : en termes d’échecs, le
FMI est un véritable expert…


Damien Millet est porte-parole du CADTM France (Comité pour l'annulation
de la dette du tiers-monde, www.cadtm.org). Eric Toussaint est président
du CADTM Belgique. Ils ont écrit ensemble le livre « 60 Questions 60
Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale », CADTM/Syllepse,
novembre 2008.





-----La pièce jointe correspondante suit-----

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Comite pour l'annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM)
Site Web: http://www.cadtm.org
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