Achille Mbembe: Comment sortir de la grande nuit?

Publié le par Eva

 

L'Afrique marche-t-elle à grands pas  vers la lumière?

 

 

Je vous fais partager l'une des premières interviews consacrée au prochain livre d'A. Mbembe qui paraîtra le 14 octobre 2010 aux éditions La Découverte.

Interview réalisée par Norbert Ouendji. 

 

 

 

 

Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée. Tel est le titre du dernier livre d’Achille Mbembe paru aux Éditions La Découverte à Paris cette semaine. Dans cet entretien, l’auteur va au-delà du texte et aborde des questions centrales du débat africain de l’heure.

 

 

Vous invitez le continent à « sortir de la grande nuit ». Son état de somnolence actuelle vous préoccupe. Tout au long de votre nouvel ouvrage, vous rejoignez Fanon lorsque vous invitez les Africains à « regarder ailleurs » qu’en Europe s’ils « veulent se mettre debout et marcher »...

 

C’est, simplement, qu’une nouvelle scène du monde se dessine sous nos yeux. L’Europe n’en est plus le centre de gravité même si elle reste un acteur important de la vie internationale. Rongée par le narcissisme et la blessure du rang perdu, elle tourne désormais en rond sur elle-même, et les Africains perdraient leur temps à vouloir l’ériger en modèle ou à entretenir avec elle des querelles d’un autre âge.

 

Par contre, c’est en elle-même que l’Afrique doit redécouvrir les ressources de sa  régénération, son centre, sa ligne médiane. Ceci n’est pas l’équivalent d’un retour à je ne sais quelles coutumes anciennes. L’Afrique doit se reconstituer en tant que force propre. C’est en devenant sa force propre qu’elle négociera avantageusement avec soi-même et avec le monde - condition pour créer quelque chose d’éminemment neuf, qui fasse signe à l’humanité dans son ensemble.

 

La colonisation est-elle la seule cause du grand sommeil africain ?

 

Non. Mais elle n’a pas aidé.  De tous les points de vue, l’héritage légué par la colonisation était médiocre. Les pouvoirs postcoloniaux n’ont cependant guère fait mieux, dont la petitesse d’esprit rappelle à bien des égards celle des régimes coloniaux.

 

Vous estimez que la colonisation française en Afrique n’a jamais vraiment pris fin, que cette ancienne puissance coloniale « décolonisa sans s’auto-décoloniser ». Pourtant, vous soulignez par ailleurs que la France est en train de perdre (ou, dans certains cas, a déjà perdu) une très grande partie de l’influence culturelle qu’elle exerçait autrefois sur les élites africaines. ..

 

La colonisation française a pris fin et un transfert de pouvoir a eu lieu. Ceci n’est cependant pas la même chose que la « décolonisation » si, du moins, l’on entend par celle-ci un projet radical de recommencement. D’autre part, la colonisation ayant été une forme primitive de la domination de race, on ne peut pas prétendre avoir décolonisé si, par ailleurs, l’on ne démantèle pas, chez soi, l’armature psychique et les structures matérielles et institutionnelles qui alimentaient le racisme. Or justement, la France d’aujourd’hui est prise dans une logique racialiste qui n’a plus honte de se proclamer comme telle. Le vieux pays des « droits de l’homme »  est possédé par un désir trouble de provincialisation et d’Apartheid. Or, parmi les nouvelles élites africaines, je n’en connais guère qui aimeraient, en plein XXIème siècle,  vivre sous l’Apartheid.

 

Dans ce contexte, peut-on s’attendre à ce que la Chine joue un rôle décisif dans le changement des mentalités de ceux que vous considérez comme des satrapes ? De fait, vous soulignez que l’un des faits majeurs du demi-siècle à venir sera la présence, en Afrique, de l’empire du milieu, dont de nombreux investissements sont déjà bien visibles dans plusieurs pays du continent...

 

C’est aux Africains de transformer leurs conditions de vie s’ils veulent s’offrir de nouvelles chances dans le monde qui vient. Les Européens, qui fréquentent l’Afrique depuis plusieurs siècles, ne l’ont pas fait pour eux. Ni les Américains, ni les Chinois ne le feront à leur place. Pour que le projet sino-africain devienne un facteur positif de leur histoire, il faudra qu’ils lui donnent chair et esprit. Pour le moment, ce projet se situe dans une logique de troc, purement extractive, et dont la conséquence est de renforcer les assises matérielles des potentats locaux et des classes sociales qui les soutiennent.

 

Selon vous, la décolonisation est donc un processus inachevé, au même titre que la démocratisation. Vous parlez même d’une décolonisation « fictive », donnant ainsi l’impression que les Africains ont encore beaucoup de chemin à parcourir pour jouir de ce que vous appelez « la déclosion du monde », c’est-à-dire le retour à la vie…

 

Il ne s’agit plus tant de lutter contre un envahisseur étranger que contre soi-même. Bien entendu, les structures de l’exploitation et de l’inégalité à l’échelle mondiale sont encore là. Mais leurs conséquences sont d’autant plus désastreuses que, sur le plan interne, l’Afrique est molle et gélatineuse. Ses forces sont éparpillées et ses énergies dissipées par la cruauté et les désordres internes. Il lui faut donc constituer son centre propre si elle veut achever la décolonisation.  

 

Comment soutenir une telle thèse, dans un contexte marqué, ici et là, par la célébration du cinquantenaire des indépendances ?

 

De mon point de vue, il n’y a strictement rien à célébrer. En 1960, certains pays africains étaient en avance sur la Corée du Sud. Où en sommes-nous cinquante ans plus tard ? On ne trompera personne en revêtant de haillons ce qui, manifestement, est nu.

 

Votre ouvrage paraît précisément au moment de cette célébration. Est-ce une contribution au débat ou une simple coïncidence ?

 

L’on a besoin de réflexion critique si l’on veut rouvrir les chemins d’avenir. Cette tache critique, personne ne l’accomplira à notre place. Mon livre est une contribution à cet effort. Ma voix n’est la voix d’aucun maitre. Elle est la mienne propre. En même temps, elle s’implique dans une tradition dont je revendique l’héritage.

 

Dans bien des  pays, les noms de certaines figures importantes ayant combattu pour « l’indépendance » continuent à être bannis des discours officiels. Qu’est-ce que vous en pensez ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à y faire une « place aux vaincus » comme on le voit en Afrique du Sud, pays que vous présentez du reste comme un modèle ?

 

Nous sommes gouvernés par une classe de prédateurs indigènes dont les comportements et les actions se situent en droite ligne des traditions de pouvoir qui prévalaient en Afrique au moment de la Traite des esclaves.  Ceux qui nous gouvernent ont une manière de se conduire dans la vie de tous les jours - une manière de parler, une manière d’accoutrement, de boire et de manger, de se montrer en public, d’éprouver des sensations, de jouir, de gaspiller nos maigres richesses, de se mettre en colère, de traiter leurs ennemis - qui démontre en tous points des qualités de la bête sauvage. La colonisation a encouragé en tous points cette tradition d’ensauvagement. C’est elle qui, historiquement,  explique leur rapport à la mort, et surtout à la mort de ceux qui ont, par la lutte, représenté d’autres possibilités de vie.

 

Le cas de Ruben Um Nyobè et de bien d’autres vous hante. Vous dites d’ailleurs que si vous vous êtes éloigné spirituellement du Cameroun, c’est en grande partie en raison de son refus de reconnaître l’existence du crâne d’un parent mort, ou plus largement, « le refus de sépulture et le bannissement des morts tombés lors des luttes pour l’indépendance et l’autodétermination ».

 

Il ne s’agit pas seulement du crane de Um, mais aussi de tous ceux qui ont trouvé la mort au cours de la lutte - Yém Mback, Félix Moumié, Abel Kingué, Osendé Afana, Ernest Ouandié, la longue liste des gens sans nom.  Il faut y ajouter ceux qui ont vécu sous le signe de l’exil et du bannissement, que notre pays n’a pas reconnu et qu’il a, à un moment, pourchassé – Ndeh Ntumaza, Abel Eyinga, Mongo Beti, Jean-Marc Éla. Il ne faut pas oublier des gens qui ont vécu debout, maitres d’eux-mêmes, souvent à la marge, à l’instar de Fabien Eboussi Boulaga.

 

Vous êtes parti pour la France, avez par la suite découvert les USA avant de déposer vos valises en Afrique du sud à la fin du XXe siècle.  Votre regard sur chacun de ces trois pays est tantôt passionné, tantôt bouleversant. Quel héritage vous en avez eu en fin compte ?

 

Je continue de vivre à cheval entre l’Afrique du Sud, les Etats-Unis et de temps à autre la France. J’aurai passé l’essentiel de ma vie à traverser le monde. Je me suis glissé dans chacun des lieux que j’ai habités non sans une réserve de distance et d’étonnement. C’est ce qui m’a permis d’assumer la cartographie instable et mouvante de ma vie. En marchant, j’ai rencontré d’autres gens,  d’autres langues, d’autres sons et d’autres mondes. Né quelque part, je n’appartiens à aucun  lieu en tant que tel. J’aurai passé l’essentiel de mes ans à embrasser la part morcelée de ma propre vie, à faire des détours et des rapprochements parfois improbables, à opérer dans les interstices dans le but de donner une expression commune à des choses que souvent nous dissocions. Le Cameroun, je le porte par-devers moi, dans une relation filiale avec les figures que nous évoquions à l’instant, persuadé qu’un jour, dans le futur, justice sera faite à leur nom et au texte qu’ils ont écrit.

 

 

Etes-vous le symbole du citoyen afropolitain dont vous célébrez l’émergence dans la plupart de vos discours ?

 

Il m’est simplement arrivé de faire l’expérience de plusieurs lieux. Chacun de ces lieux est tissé dans l’étoffe même de ma vie. Chacun a laissé en moi des traces que je suis incapable d’effacer. Chacun aurait pu être, à lui tout seul, le midi et le crépuscule de mon existence. Mais en réalité, je n’ai pu me rapprocher de chacun d’eux que moyennant une prise de distance, l’érection d’une faille qu’il m’a ensuite fallu chaque fois essayer de franchir. Et c’est en marchant que j’ai appris à devenir, non pas ‘Nègre’, mais simplement homme-dans-le-monde.

 

 

Vous parlez d’une Afrique qui est désormais « peuplée en majorité de passants potentiels ». Vous dites qu’ils sont tentés par l’aventure souvent difficile vers un ailleurs où ils rêvent de se « réinventer et de se ré-enraciner ». Comment réussir cette fuite forcenée alors que vous faites le procès d’une globalisation qui n’est plus, pour des millions des gens, « le temps infini de la circulation » ?

 

L’un des signes les plus dramatiques de la faillite des indépendances, c’est le fait que s’ils en avaient le choix, des centaines de millions d’Africains vivraient ailleurs et non pas chez eux. Ce désir généralisé de défection est une catastrophe. Mais je fais également allusion à des tendances lourdes de l’évolution sociale du Continent – bientôt plus d’un milliard d’habitants ; la montée d’une civilisation urbaine sans précédent dans l’histoire de la région ; un nouveau cycle de migrations internes ; la consolidation de nouvelles diasporas notamment aux Etats-Unis; l’arrivée massive des Chinois dans les grandes métropoles continentales.  La question est de savoir comment accompagner ces mutations structurelles. Il nous faut ré-imaginer des institutions en phase avec cette Afrique-en-mouvement, cette Afrique-en-circulation, cette culture fluide et très ouverte sur le monde et à la nouveauté ; cette constellation créole, et que j’appelle « afropolitaine ».

 

Revenons un peu sur les causes de cet abandon du continent par ses dignes fils et filles. Vous pointez particulièrement du doigt la gestion calamiteuse des ressources disponibles par des rapaces au pouvoir. Ils s’en vont, en quelque sorte, parce qu’ils ne veulent plus vivre sous des « chefferies masquées »...

 

Les gens font des choix et tous ne sont pas liés à la situation politique désastreuse de nos États. Je parle de la nouvelle phase des migrations de masse, celles qui sont liées à la survie économique ou celles qui sont l’effet des situations de guerre et de conflits. Elles affectent des millions de gens dont certains se déplacent de camps en camps. Mais il y a aussi un processus de déplacement des frontières, que celles-ci soient physiques, culturelles ou cultuelles. Ce basculement de la géographie et des formes de mobilité est un facteur-clé de la recomposition du Continent. Accompagner de manière créative ces recompositions exige que soient abolies les frontières héritées de la colonisation. Nous avons besoin d’instituer, en Afrique, un vaste espace de libre-circulation qui aille de pair avec la possibilité d’accès à la citoyenneté pour les gens d’origine africaine qui le souhaiteraient.

 

 

D’après votre logique, la plupart de nos dirigeants sont prêts à tout pour « rester au pouvoir à vie ». Vous établissez même un rapport entre les pratiques sexuelles de certains et cette gestion du pouvoir en postcolonie, où une « machine à jouir » est marche. Comment fonctionne exactement une telle mécanique ? Par ailleurs, quels sont les pays où cela s’exprime le plus ?

 

Les dirigeants ne sont pas seuls en questions. C’est tout le rapport entre l’État et la société qu’il faut remettre en question. Chaque société a les dirigeants qu’elle mérite.  Ceci dit, la culture autoritaire postcoloniale – dont je disais qu’elle puise certains de ses ressorts dans l’ethos de la Traite des esclaves – est une culture phallocratique. La phallocratie, c’est-à-dire le gouvernement du père ou du vieillard, fonctionne sur la base de la croyance selon laquelle c’est dans le phallus que quelque chose se passe. C’est dans et par le phallus qu’il y a événement. En fait, le phallus, voilà l’événement ! Et le pouvoir, c’est l’effort que déploie le phallus sur lui-même pour devenir figure et structure. C’est cela que j’appelle « la machine à jouir ». Ces machines à jouir, on les trouve au Cameroun, au Congo, au Nigéria, en Angola, au Gabon et en Guinée. La part de sénilité frappe, quant à elle, presque tous les pays africains.

 

Vous abordez, dans la foulée, la problématique de l’homosexualité. Vous rappelez que cette pratique coïtale a existé durant la période précoloniale. Vous dites notamment, dans le dernier chapitre, qu’elle était souvent l’apanage des puissants…

 

Les pratiques homosexuelles ne sont pas neuves en Afrique. Autrefois, elles faisaient partie des pratiques rituelles et cultuelles. L’homosexualité a toujours joué des fonctions spectrales dans l’histoire de la sexualité en Afrique. Elle resurgit aujourd’hui sur un mode polémique dans le débat public.

 

Finalement, vous soutenez que « pour que la démocratie s’enracine en Afrique, il faudrait « qu’elle soit portée par des forces sociales et culturelles organisées ; des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie, de la créativité et surtout des luttes quotidiennes des gens eux-mêmes et de leurs traditions propres de solidarité ». Il s’agit là, d’une remise en cause radicale des tentatives de lutte qui ont été menées depuis le début des années 1990 des partis d’opposition et certaines organisations de la société civile, y compris celles de la diaspora… 

 

Dans la plupart des cas, les luttes menées depuis 1990 n’ont manifestement pas entrainé une démocratisation radicale de la vie politique africaine. Les expériences les plus avancées demeurent fragiles faute d’enracinement dans les institutions et les structures. Il y a un énorme décalage entre la façon de mener les luttes et les formes de la créativité sociale et culturelle en général, qu’il s’agisse des langages, des institutions, des manières de s’organiser ou des modes de légitimation. L’on a besoin d’une deuxième génération de luttes pour la démocratie en Afrique. Pour aboutir, cette deuxième génération des luttes devra nécessairement assurer le pont entre les formes d’un coté et la culture de l’autre.

 

Dans le cas du Cameroun particulièrement, comment pouvez-vous, avec un peu de recul, résumer la situation qui y prévaut, un an avant la présidentielle en principe prévu en octobre 2011 ?

 

C’est l’enkystement. Le pays est sous la coupe d’à peu près un demi-millier de vieillards qui, à tous les échelons de la vie publique, s’arc-boutent et ne veulent point mourir seuls. Ils sont décidés à emporter avec eux tout ce qui vit et respire.

 

Votre essai a été écrit en mémoire de Frantz Fanon et Jean-Marc Éla. Y a-t-il, aujourd’hui, des figures auxquelles on peut comparer ces deux « penseurs du devenir illimité » ?

 

Il y a des figures singulières dont la pensée pèse d’un poids propre dans la vie africaine de notre temps. C’est le cas de Fabien Éboussi Boulaga. Je ne parle pas de ma propre génération. Elle doit encore faire ses preuves.

 

 

Norbert N. OUENDJI

@Mediafreres

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